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La Croix-Rousse demeure un quartier rebelle
 

Le journal Le Monde publie une très intéressante série sur les Quartiers célèbres des villes de France. Il s’intéresse aujourd’hui à la Croix-Rousse à Lyon. Les Lyonnais de Paris y redécouvriront un chapitre de leur Histoire.


Cette colline, qui doit sa réputation aux révoltes des ouvriers de la soie au XIXe siècle et à la misère qui y régnait alors, est peu à peu réhabilitée. Mais certains, dans la capitale des Gaules, redoutent que la spéculation immobilière ne transforme l’esprit des lieux.

On s’engouffre dans le quartier par un dédale de ruelles étroites dont l’issue est incertaine. Dès le départ, la pente est raide et les escaliers vertigineux. Les rues, baptisées montées, serpentent au milieu d’un enchevêtrement d’immeubles, formant un labyrinthe urbain. Une seule rue, piétonne, la montée de la Grande-Côte, permet de relier directement le quartier bas, dit des "pentes", au plateau. Ces deux parties de la Croix-Rousse sont adossées aux 1er et 4e arrondissements de Lyon. Plantée au nord de la "presqu’île", la vue depuis la colline, qui culmine à 250 mètres, permet d’embrasser la ville tout entière.

Son nom lui vient d’une croix érigée au XVIe siècle sur le plateau, alors occupé par des communautés religieuses et réalisée en pierre de Couzon, de teinte ocre. Malgré plusieurs destructions de l’édifice et en dépit de la Révolution, la colline a conservé son nom. Certains préfèrent l’appeler la "colline des canuts", en mémoire des ouvriers tisseurs qui, au début du XIXe siècle, quittèrent la rive droite de la Saône pour s’installer sur les pentes, où d’anciens couvents aux voûtes hautes pouvaient accueillir les nouveaux métiers à tisser mécaniques inventés par Albert Jacquard, d’une hauteur de 3,9 mètres. L’industrie de la soie constituait alors la principale activité de la ville et employait plus de 60 000 personnes. En 1835, 30 000 métiers Jacquard battaient sur les pentes de la Croix-Rousse.

Aujourd’hui, le bruit des métiers à tisser, le "bistanclaque", ne résonne plus dans les ruelles. Il ne reste plus qu’un ou deux ateliers de soyeux, mais l’empreinte des canuts est partout. Il y a l’urbanisme si particulier de ce quartier, le plus dense d’Europe, avec ces immeubles immenses construits pour abriter les ateliers. Plafonds de près de 4 mètres, hautes fenêtres, cour intérieure, l’architecture des bâtiments est restée intacte. A l’époque, le canut et sa famille se partageaient une seule pièce, où il travaillait dix-huit heures par jour pour un salaire de misère. Des ateliers "malsains, hideux de malpropreté" où les enfants étaient employés dès l’âge de six ans.

Un siècle plus tard, le quartier des pentes reste l’un des plus pauvres de la ville. Le revenu moyen y est inférieur à celui des habitants de la Duchère, la grande cité de Lyon. Depuis vingt ans, une vaste politique de réhabilitation a été mise en oeuvre pour assainir ces logements insalubres où sévissait le saturnisme. En 1991, l’ensemble des pentes a été classé en zone DSU (développement social urbain) et les écoles en réseau d’éducation prioritaire. Sur les 2 000 logements sans douche ni WC comptabilisés en 1995, on n’en dénombre plus que 300.

LABORATOIRE SOCIAL

La faiblesse des loyers, l’attrait d’un quartier hors normes a généré un très grand métissage de la population. Dans la foulée de 1968, les mouvements alternatifs ont investi la colline. Pendant plus de vingt ans, les pentes ont été le terreau d’expériences collectives et alternatives, une sorte de laboratoire social où les nouveaux locataires habitaient en squat et se nourrissaient dans des restaurants autogérés. Les collectifs militants refaisaient le monde à partir d’imprimeries parallèles, revendiquant l’esprit de rébellion des canuts qui ouvrirent, en 1831, la page des grandes luttes ouvrières du XIXe siècle en tentant de s’opposer à la puissance des fabricants qui régnaient sur le monde de la soie.

Aujourd’hui encore, même si le quartier a commencé sa mue avec l’arrivée de couples aisés attirés par le charme des appartements canuts et du quartier classé au patrimoine mondial de l’Unesco, les squats perdurent, les artistes restent nombreux, les homosexuels en ont fait un de leurs lieux de prédilection, et la mixité sociale est une réalité. "Les pentes sont en perpétuelle ébullition, c’est un quartier résistant", analyse Nathalie Perrin, la jeune maire (PS) du 1er arrondissement.

Pour la municipalité, le pari consiste à préserver l’équilibre entre la tradition populaire, artistique et alternative du quartier et sa modernisation. Depuis 1995, l’action a été portée sur la revitalisation économique des pentes, avec la création d’aides à l’implantation. Après le départ massif des activités textiles, il y a une vingtaine d’années, découragées par la topographie de la colline, peu propice à la circulation automobile, les pas-de-porte sont restés en déshérence. Seules subsistent des associations, des galeries, quelques bistrots et beaucoup de pubs, générateurs de bruit. Les pentes ne comptent, par exemple, ni banque ni distributeur de billets. "Nous avons un retour d’activité avec une filière constituée autour de la création artistique et intellectuelle, les métiers d’art, les stylistes, les architectes. Il nous faut sortir de l’amateurisme et attirer quelques locomotives. Il faut également aider à la constitution d’un pôle de commerces de proximité, indispensable si nous voulons que les gens viennent s’installer sur les pentes", plaide Mme Perrin.

En 1990, les pentes comptaient près de 240 locaux vides. Il en reste désormais 124 disponibles, mais seulement 25 commercialisables, les autres exigent d’importants travaux. La mairie veut également travailler sur l’image des pentes. Une opération "façade nette" a été lancée pour effacer les tags qui fleurissaient sur les murs, et des lieux d’expression ont été installés. Certains habitants redoutent que ces mesures ne conduisent à une "aseptisation" du quartier.

Au sommet, le "plateau", qui ne fut rattaché à Lyon qu’en 1852, a conservé l’aspect et l’atmosphère d’un village, avec sa grande rue commerçante, aux allures provinciales, son marché aux senteurs provençales et ses places investies par les joueurs de boules. Le quartier est plus familial. Sur cette ancienne zone rurale couverte de vignes et de champs de céréales, les immeubles sont plus bas, les rues plus aérées, les espaces verts plus nombreux et les problèmes de stationnement moins critiques. Les hauteurs de la Saône et du Rhône recèlent de véritables enclaves protégées, ainsi la petite rue Joséphin-Soulary, avec son allée de belles maisons qu surplombent le Rhône, comme celle de Michel Noir, l’ancien maire (RPR) de Lyon de 1989 à 1995.

On dit des habitants du plateau qu’ils sont croix-roussiens d’abord, lyonnais ensuite. C’est ici cependant que la mutation sociologique de la Croix-Rousse est la plus sensible. Sur le plateau comme sur les pentes, les Croix-Roussiens redoutent que le mouvement spéculatif ne fasse perdre son âme à la colline rebelle.


Sophie Landrin qui a rédigé cet article est la correspondante du journal Le Monde à Lyon. Elle publie tant des sujets de fond que d’actualité pour l’édition nationale.

Tout l’article et d’autres infos sont sur le site LeMonde.fr

Les photos sont aimablement fournies pas Lyon-Photos.com

JéM
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