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Marcher seul, comme un roi après la conquête
 

Le fond d’œil jaunâtre, le muscle flapi et courbatu, l’auteur s’occupe en tombant dans un état parfaitement végétatif. Le voilà atone et indolent. Voyons le nouveau récit littéraire de notre conteur Lyonnais de Paris.


Confortablement enfoui sous un plaid douillet en compagnie d’une bronchite, il hiberne modérément en buvant un potage à la tomate. Sur l’échelle des êtres, son activité moyenne le situe quelque part entre la pierre ponce et le clafoutis aux prunes. Il mâchonne un thermomètre d’un air misérable, assez peu convaincu. L’appartement sent la tisane tiède, l’aspirine effervescente et la tomate chaude.

Recourir aux médecins ? La lecture de la presse ne nous y incite guère. En Angleterre, le docteur Shipman a trucidé 215 patients en 23 ans d’exercice, ce qui dépasse d’assez loin les ravages ordinaires de la médecine. Il faut dire que sa femme mettait parfois la main à la pâte. Le Conseil de l’Ordre s’émeut de cette atteinte au jeu normal de la concurrence.

La justice britannique lui reproche tout ce zèle, toute cette excellence : elle harcèle le thérapeute avec la dernière rudesse. Il ne dit rien, se contente d’avoir une tête de psychanalyste viennois du début du siècle, et nettoie ses petites lunettes. On le sent en somme peu concerné par toute cette histoire, tous ces juges, ces avocats, ces rudesses, ces malédictions. Les assassins anglais sont gens rêveurs, doués d’un tempérament de poète délicat, éloignés des vicissitudes judiciaire de ce bas monde.

Il n’y a qu’à voir Jack l’Eventreur pour s’en convaincre : il poussa la délicatesse jusqu’à ne se faire cuire qu’un seul des deux reins chipés à une jeune dame, qui n’en avait de toute façon plus l’usage, et envoya l’autre à la police, avec un petit mot charmant. Sans doute pour qu’elle goûte à son tour.

L’homme commet de bien beaux assassinats.

Par ailleurs, consulter serait bien inutile, occasionnerait une perte de temps et serait la preuve d’un comportement bien peu économe, pour le ménage comme pour l’Etat. Dans la Santé des Familles, ouvrage à peu près centenaire, indispensable et « de prix modique », j’apprends que « les facteurs qui luttent efficacement contre les maladies sont l’air, la lumière, les enveloppements et compresses appliqués en même temps que les médicaments allopathiques et homéopathiques ». Se soigner par les médicaments, voilà en somme le vrai secret de la guérison, que l’on a tant cherché. Voilà les choses nettement exprimées, on se sent l’esprit plus clair et plus assuré devant cette grande simplicité de la science.

L’auteur se réjouit plus loin de ce que cette vérité sorte enfin des cénacles les plus fermés : « le peuple, écrit-il, veut maintenant s’instruire, s’éclairer, se dégager de la routine et de la superstition (…). Tout médecin clairvoyant travaillant au bonheur, au bien de l’humanité, saluera avec joie les efforts faits par le peuple ». Et de célébrer, dans une envolée lyrique servie par un grand style, les campagnards avertis, les citadins avisés, les herboristes amateurs, familiers des plantes et des fleurs.

Ce ne sont que tisanes, décoctions, infusions et macérations. Une foule de médecins clairvoyants applaudit aux efforts du peuple, dans une ambiance de fête foraine, de Tour de France, de bal des pompiers.

Je vais sans tarder me soigner par l’air et par la lumière, thérapeutique peu coûteuse, en repoussant à plus tard les enveloppements et les compresses.

Qu’apprenons nous d’autre par la presse ?

Que les temps sont rudes pour les groseilles, aux environs de Bar-le-Duc. Une horde de sportifs surentraînés s’y prépare à les épépiner sans crier gare, à l’aide d’une plume d’oie effilée, répondant ainsi à l’appel d’une confrérie : la « Sénéchalerie des gousteurs de groseilles », qui doit être fichtrement sérieuse : elle n’hésite pas une seconde à se prétendre « ducale et tastépépineuse ». Voilà le public éclairé.

Tastépépineuse, elle l’est au point d’organiser chaque année un championnat de France des épépineurs. Ces choses sont si belles qu’elles ne s’inventent pas.

A chaque homme son tas de groseille, sa plume d’oie et deux heures de temps pour en venir à bout. La tension est intense. Il ne faut pas mutiler la groseille, c’est une affaire d’expérience et de grande précision. Il y faut une habileté d’horloger suisse, des mains de fée ou de dentellière, un coup d’œil sans concessions et un grand calme. Le jury prête une attention toute particulière à l’état général de la groseille après l’opération.

La groseille est parfois rétive. L’homme rouspète un peu, se cale mieux sur son tabouret, mâchonne sa plume d’oie, murmure des malédictions et en vient à bout dans un petit bruit humide.

L’homme est déjà bien beau lorsqu’il est inutile. Lorsqu’il va jusqu’à l’absurde et qu’il épépine des groseilles, assis sur une chaise, dans un gymnase de Bar-le-Duc, au milieu de deux-cent de ses semblables occupés à la même affaire, le voilà magnifique, quoiqu’un peu inquiétant peut-être.

Puisque nous en sommes à célébrer les choses magnifiques, qu’advient-il de nos chers éléphants, ces derniers jours ? Ils inspirent les poètes, comme à l’accoutumée, et fournissent aux vieux sages d’Afrique mille idées de proverbes. Soucieux ici d’élever l’âme humaine, je ne peux qu’inviter le lecteur à découvrir les proverbes africains, qui confondent l’esprit. Ce sont autant d’éclats de poèmes, doucement tombés dans le sable des déserts ou parmi les herbes des savanes. Les sorciers les y recueillent au matin.

« Si tu ne trouves pas d’ami sage prêt à cheminer avec toi, résolu, constant, marche seul comme un roi après la conquête ou un éléphant dans la forêt ». Sagesse insolite ! Il y a là je ne sais quel sourd écho, quelque étrange mémoire, celle du rythme des tambours de guerre, des signes étranges et blancs peints sur les peaux sombres, d’une guerre sauvage et nocturne, voire d’éléphants solitaires et hautains. Puisque l’éléphant s’occupe en marchant seul, que pourrions-nous dire du loup ?

Qu’il ressemble très peu au dauphin, pour commencer. Il peut être bon de rappeler ces choses fondamentales. Confondre les deux peut avoir des conséquences très pénibles. Cause ou conséquence d’une telle certitude zoologique, les hommes glorifient le dauphin, mais exècrent le loup. Un vieux contentieux pèse entre eux, qui n’est pas près de cesser. Le loup en veut à l’homme de quelques chasses aux sorcières, de quelques coutumes déplorables , de quelques maximes latines par trop insultantes. L’homme reproche au loup une colossale quantité de brebis dévorées, de chaperons rouges engloutis, de chèvres de Monsieur Seguin assassinées. On lui attribue des crimes de médecin anglais.

Le loup tente pourtant d’exister un petit peu, dans le Mercantour ou dans les Pyrénées. Il passe une tête timide derrière un rocher, histoire de tenter une médiation . Il surprend l’homme en plein casse-croûte. Bergers et paysans sursautent, crient « boudiou ! », lâchent le saucisson et tentent de lui flanquer quelques coups de fusil dans le museau. Le loup repart en trottinant, penaud, le cœur brisé, la queue basse, navré par les noirceurs de l’âme humaine. Les braves gens courent séance tenante brûler des pneus devant la préfecture pour qu’on abatte ce monstre sanguinaire. Le préfet, soucieux de préserver l’ordre public, met son petit chapeau, avec la petite plume de faisan, ses bottes, prend son fusil et mène la battue.

Qu’en conclure ? Que les bergers, les préfets et les paysans sont bien déraisonnables. Les loups ne tuent plus personne, ou à peine quelques brebis affaiblies. C’en est à se demander s’il ne s’est pas fait végétarien. Les chiens errants et les voitures en tuent bien davantage - 50 000 en Europe chaque année tout de même, soit des cadences de médecins anglais. Et que faire de l’enfant, qui ne connaît plus la crainte délicieuse du grand loup affamé venant les emporter, par une nuit noire ? Comment lui faire manger sa soupe ?

Il faudra sans doute y renoncer. Les loups sont occupés à échapper au préfet et les nuits noires n’existent plus. Ce sont les astronomes qui le soutiennent, par la voix de l’Association nationale pour la Défense du Ciel nocturne. Trop de lumière, de lampadaires, de feux de voitures et d’autoroute. La vraie nuit, la nuit noire, la nuit qui effraie les enfants et les poètes n’existe plus qu’en haute montagne, ou dans le Quercy, vers Cahors et Rocamadour, entre deux routes, la D2 et la D653.

Qu’en conclure ? Que les astronomes apprécient la haute précision, que les citadins n’ont pas vu la Voie Lactée depuis lurette et que personne ne saura bientôt plus à quoi ressemble la Grande Ourse. Aucun ver de terre ne pourra plus tomber amoureux d’une étoile ; le monde perd encore un peu de son vieux charme.

Padre Pio
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