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Frédéric Dard
 

Comment Frédéric Dard, le plus génial des écrivains, le plus lyonnais des génies, a pris possession du plus "écrivain" des PariGones - Padre Pio - depuis son plus jeune âge.


Au départ, je n’y suis pas pour grand-chose. D’indignes parents m’abandonnaient aux griffes impitoyables de mes grands-parents, anciens instituteurs, hussards noirs parmi les hussards noirs. Pendant et après l’école, tous les midis et soirs, 5 jour sur 7, dès 4 ans.

Les chats ne font pas des chiens. À 5 ans, à coup de cours intensifs (« Jeanne emmène sa cane au marché de Sainte-Anne » - les livres de lecture dataient de l’avant-guerre), entrecoupés de mémorables séances de gaufres, frites et autres crêpes, je savais lire parfaitement. Conséquence évidente, je n’en secouais pas une à l’école.

Je n’ennuyais personne, mais je dévorais la bibliothèque rose et la bibliothèque verte, page après page, comme un rat grignote un fromage. Le Clan des 7 n’avait plus de secrets pour moi, et je connaissais l’identité secrète de Fantômette. Je lisais des versions expurgées de « 20 000 lieux sous les mers », de « Jacquou le Croquant » et je n’en comprenais pas le dixième, mais j’étais un roi, un prince, un corsaire, un détective, un chien courageux, un révolutionnaire, un journaliste, un chevalier... J’apprenais l’ubiquité, l’omniscience et l’omnipotence. J’apprenais à rire et j’apprenais à pleurer.

Le soir, de retour dans la grande maison parentale, assis sur le parquet, lunettes en bataille et le drap sur la tête, je lisais encore, profitant d’un tabou télévisuel - contre lequel je râlais comme un soudard, par ailleurs.

À six ans, j’épinglais déjà des couvertures contre les interstices de la porte de ma chambre, pour ne pas éveiller l’attention par des rais de lumière suspects, et je lisais toujours, à m’en faire éclater le crâne.

Je fais toujours de même. Pour les voisins. On ne sait jamais.

Autant dire que le ver était dans le fruit et qu’il regardait Caïn, sans ciller. Je pris l’habitude d’aller m’abreuver au puit sans fond des bibliothèques parentales. Si Sénèque en latin me parut un poil indigeste, si Sartre m’ennuya avec intensité, je tombai un beau jour sur les mines d’or du Diable. La première pépite se situait dans la partie plus paternelle de l’ensemble, tant il est vrai que les fils s’inspirent de leurs pères.

Je me souviens encore de l’avoir pris parmi une pile d’autres romans, des policiers. Je revois la couverture : on y voyait un fusil à lunettes, un joueur de football, et le visage d’une femme, sur un fond noir. Le titre de la collection m’ouvrait des abîmes de rêve : « Fleuve Noir ». Un titre rouge, tremblé, horrifique, barrait en biais la couverture : « San-Antonio renvoie la balle ».

Le tout faisait peur, sonnait clair et sentait le soufre. Je commençai à lire, assis sur le carrelage froid de ma salle de bain, en culotte courte. Je ne sais pas quelle alchimie étrange se forma. C’est comme si l’on avait répondu à toutes mes attentes. Comme si l’auteur m’écrivait comme j’aurais aimé penser. Comme s’il disait avec un clin d’œil des phrases que je rêvais d’inventer.

L’auteur me disait « tu ». Il me traitait en copain, en adulte, m’enguirlandait et me racontait des choses abradabrantes. Il faisait des tas de trucs avec des filles qui avaient l’air fichtrement intéressants. Il tirait sur les méchants ou leur cognait dessus et il avait un gros copain rigolo, un Porthos de PMU tout sale et tout tendre, qui parlait n’importe comment.

Je ne comprenais rien, ou pas grand-chose, et j’étais aux anges. Je rigolai comme un perdu à chaque gros mot - j’en apprenais plus en un seul coup qu’en dix récréations. Je découvrais l’empathie, ce sentiment à vous faire pleurer d’émotion qui vous étrangle lorsque vous tombez sur un semblable.

Mon père me souleva par l’oreille à trois pages de la fin. Les sanctions furent terribles. Mise sous clef des San-Antonio (plus d’une centaine ! Le sinistre individu réinventait Tantale), interdiction formelle d’en relire un, menaces de sanctions terribles en cas de récidive…

Il me fallut bien deux jours pour chiper la clef et des trésors de prudence, mais petit à petit, année après année, nuit après nuit, tout fut à moi, en moi. Au fur et à mesure que Frédéric Dard continuait de pondre ses merveilles, je suivais la piste, volant dans les porte-monnaies pour assouvir ma dépendance. Je connais mieux qu’un héroïnomane, depuis sa mort, ce que sont les affres du manque.

Je le plaçai plus haut que tout, au cours de mon enfance. Il fut mon véritable maître. Il fut un temps où je ne lisais plus que lui. Infernale monomanie, qui désespérait ma mère, et amusait mon père, fier peut-être, quelque part ? Je me souviens encore du respect inouï que j’eus pour mon grand-père, qui était déjà un dieu familier, le jour où je le surpris riant doucement devant un San-Antonio, caché dans son fauteuil.

Il me consola des premiers chagrins, m’apprit à pleurer pour autrui. C’est à lui que je dois la compassion, le don de la colère, une certaine morale privée et la joie de savoir qu’au pire, il nous reste toujours le rire. Dard était un fleuve, joyeux et triste à la fois. Il m’apprenait l’insolence, la gauloiserie, le mépris des ordres installés, la conscience que mes supérieurs ne l’étaient pas forcément. Mais il m’apprenait aussi l’amour brutal du français, la joie de la langue qui ronfle et éclate en bouche, l’anarchie souriante et la connaissance. Il était franc et sans détour. J’ai cherché avec lui des mots comme les alchimistes cherchaient l’or du temps. Je ne faisais confiance qu’à lui. Il ne valait rien et donnait tout. Il sentait le soufre. Il aimait la vie et la mort qui va avec. Il mettait du fluide glacial sur la chaise de la littérature. Il disait des choses simples et terribles.

Il priait en rigolant, faisait l’amour avec de la rage et souffrait avec la plus grande dignité qu’il m’ait été donné de croiser en littérature. Il criait « poil au nez », les larmes aux yeux.

J’ai depuis vécu d’autres chocs. J’ai lu Montaigne, Rabelais, Brassens, Cohen, Céline, Pline l’Ancien, Yourcenar, Gracq, Borges, en ressentant le même sentiment de gratitude pour ce hasard qui me faisait rencontrer des amis chers, à des siècles et des longitudes de distance. Mais je n’ai jamais retrouvé le goût de cette première fois, quand je naquis au monde des adultes, accouché par Dard.

Je l’aimais comme on aime un ami, un maître à penser, un précepteur et un grand-père. Le jour de sa mort, j’ai pleuré comme un enfant, en pleine rue, devant un kiosque à journaux, Cours Gambetta, à deux pas du Rhône qui pleurait plus fort que moi.

Je l’avais rencontré une fois, Dard, à Lyon. Le cœur tremblant, comme toujours face à l’idole. Il m’a dit « mon pauvre petit, tu dois être bien déçu ! », et c’était faux. Il l’a lu dans mes yeux. Il m’a écrit un mot attachant, sur un vieux livre de lui que j’avais amené là et que je garde mieux qu’on ne garde les bijoux de la reine. Fétichisme idiot. Je m’en fous. J’ai besoin d’avoir sous la main les talismans de ma nostalgie.

Aujourd’hui que je suis un homme perdu, que le cheveu se fait rare, la peau plissée et le jarret flapi, je peux enfin l’avouer : Proust m’ennuie, Zola m’endort, Balzac ne me réveille pas. Dard m’obsède, il a déterminé toute ma façon de lire. Il est le mètre étalon.

Je plaide la relaxe. En des temps reculés, on me donna Dard comme psychiatre. Ma névrose est indéniable, et dramatique. Mais elle est joyeuse comme une noce, ambiguë comme un carnaval.


Liens Utiles

- Magnifique biographie de Frédéric DARD

- Le très site complet d’un grand amateur

- Dossier du Nouvel Observateur

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